Même à froid il est parfois difficile de mettre des mots sur certaines odyssées où l’invraisemblable l’emporte sur la raison. Car, lorsqu’on parle du déplacement de cinq acolytes banlieusards parisiens pour aller assister au « choc footballistique » de ligue 2, Orléans-Clermont, alors même qu’aucun d’entre eux ne supporte une des deux équipes, on peut parler au mieux d’un manque de lucidité ou au pire d’une effrayante énigme psychique.

Souhaitant découvrir le monde merveilleux de la seconde division par le biais de ce champêtre « derby du Centre », la bande a fait le cours déplacement de la région parisienne jusqu’au fameux « Stade de la source », théâtre des exploits de l’équipe orléanaise récemment promu au second échelon national. Une arène au nom chimérique dans la droite lignée du stade de la vallée du cher de Tours.

Inexplicablement surexcités lors de l’arrivée aux abords du stade, les cinq compères font alors ressurgir leur instinct enfantin en amorçant une course vers la billetterie. Navrant. Enfantillage toujours, l’équipe de choc se concerte pour établir un plan auto-jugé insensé consistant à se faire passer pour des supporters clermontois dans le but de découvrir le « parcage » visiteurs. Prenant la supercherie très à cœur, ils décident d’entamer un remake de l’excellente émission jadis trop vite supprimée « Qui est le bluffeur ? », en faisant croire aux guichetiers qu’ils viennent exprès de Vittel pour supporter l’équipe auvergnate. Rusé. (Les plus doués en géographie noteront ici la bévue des « prix nobels » qui ont bravement confondus Vittel avec Vichy).

Tout heureux d’avoir « rouler dans la farine » les organisateurs orléanais, les compagnons rentament un sprint en direction de l’espace réservé aux visiteurs pour ne pas manquer une miette du spectacle. A l’arrivée en tribune, ils saisissent enfin la chaleur des grands soirs au stade de la source où 3778 spectateurs se sont donnés rendez-vous pour cette affiche de bas de tableau opposant le quinzième au dix-septième de ligue 2. En place, les « Drouguis », kop orléanais composé d’une vingtaine d’addicts, entonnent avec ardeur les chants à la gloire de leur escouade et assistent à l’entrée des vingt deux acteurs sur le terrain.

A quelques encablures, les cinq complices découvrent la vingtaine de fanatiques formant le « kop » clermontois. Du beau monde en tribune à commencer par la jeune garde des ultras, déterminés à remporter la bataille des décibels face à leurs homologues « Drouguis ». Mais la dizaine de joyeux choristes détonnent avec le reste de la tribune, ressemblant d’avantage à un échantillon représentatif d’une maison de retraite clermontoise et/ou de patients du service psychiatrie du CHU de Clermont. Mention toute particulière à cet homme portant avec fierté le maillot de l’emblématique joueur du club Franck Chaussidière, dont la ganache semble prouver que les plus grands amateurs de garçonnets ne viennent pas nécessairement du nord de la France. A méditer.

Le lancement des débats permet de prendre enfin connaissance des forces en présence de part et d’autres. L’occasion de revoir avec plaisir et stupéfaction quelques anciennes têtes de Ligue 1 à commencer par Luigi Glombard, passé en dix ans du statut de révélation du FC Nantes de l’époque Reynald Denoueix, à celui de titulaire intermittent au sein de l’attaque orléanaise. Côté clermontois, l’ancien ajaccien Anthony Lippini porte fièrement le brassard de capitaine et prouve par la même occasion qu’un corse au sang chaud peut parfaitement être attirer par la douceur auvergnate. Enfin, prière de ne pas omettre la présence d’Idriss Saadi, l’éternelle pépite venue du Forez affectueusement surnommé « le taureau » par les observateurs du ballon rond, lui aussi réputé pour son élégance et sa légèreté. En somme, un alléchant condensé du gratin de la division 2.

Accompagnés de leur nouveaux confrères auvergnats, les cinq néophytes assistent au début de match cauchemardesque du Clermont Foot, qui réussit à concéder deux buts en l’espace de dix minutes. Un coup de massue pour les tous récents adhérents qui prouvent une énième fois leur étonnante capacité à cultiver la dynamique de la défaite. Nullement anéantis par cette calamiteuse entame de rencontre, les supporters clermontois, eux, tentent de garder le cap en scandant les chants de références poétiques habituelles en cas de déconvenue majeure. L’extrait qui va suivre est d’ailleurs savamment inspiré de « La Soupe et le Nuage » des « Petits poèmes en prose » de Charles Baudelaire, page 126, Alinéa 4 : « Notre équipe est mal barrée, nous on s’en bat la raie, on est venu pour chanter, Allez Clermont Allez ». Du « Charly » dans le texte.

La première mi-temps est un véritable chemin de croix pour des fossiles clermontois cloués à leur siège, forcés d’admirer comme chaque week-end les facéties du clownesque Idriss Saadi tout en luttant contre le froid polaire qui tombe sur Orléans. Les jeunes ultras étant également frappés par un début de déprime, il n’y a guère que les cinq apprentis supporters clermontois qui continuent à garder la foi, considérant alors encore, qu’à cinq euros par personne, la comédie footballistique imposée vaut bien la peine d’être vécue.

Bénéficiant d’une buvette spécialement réservée aux visiteurs, la troupe profite de la mi-temps pour recharger les batteries pour des raisons évidentes de survie face au climat. Cervoises à la main, ils remarquent alors un impressionnant contingent de CRS venu surveiller les probables velléités de pugilat des « fanatiques » du « kop clermontois ». Une vingtaine de supporters, dont une bonne dizaine séniles, face à trois camionnettes chargées de CRS : un joli ratio qui prouve une nouvelle fois que dans la vie, « on n’est jamais trop prudent ». (Au passage, merci à Michal de la « Star Académy » pour cette citation pleine d’émotion).

Devant des supporters auvergnats désormais objectivement apathiques et résignés, les hommes de la délicieuse Corinne Diacre tentent de réchauffer le cœur du public en amorçant par instant de timides semblants de révolte. Trop peu pour leur faire oublier la désolante fermeture de la buvette après la pause. En signe de protestation « climato-ethylico-sportive », le doyen du groupe clermontois passera même les vingts dernières minutes de la rencontre dans les toilettes du stade, rentabilisant par la même occasion les trois heures de route effectuées pour rallier Orlèans. Un choix couillu et assumé par le vieillard, tout de même à deux doigt de rendre l’âme avant sa judicieuse prise de décision.

Après un prodigieux cafouillage dont seul les footballeurs de Ligue 2 détiennent le secret, le Clermont Foot 63 réduit la marque à cinq minutes de la fin, faisant ressurgir du même coup l’espoir chez les supporters. Les cinq partenaires se mettent alors à rêver à l’incroyable scénario qui justifierait enfin leur venue en terre orléanaise. Mais le vieil homme avait vu juste en se mettant à l’abri aux « waters » : l’exploit n’aura pas lieu. Clermont s’incline face à un concurrent direct pour le maintien sur le score de 2-1 au cours d’un match à l’arrière goût fraternel et sympathique de football amateur, définitivement plus proche d’un « Chambly-Avranches » que d’un « Lyon-Marseille ».

Protocole final oblige, les joueurs et Corinne Diacre, mines déconfites, viennent saluer et serrer la main des supporters ayant fait le déplacement sur le thème du pardon et de la rémission. Un sévère coup de bourdon s’abat alors sur les cinq camarades à la vue de « Coco », entraineuse aux cernes béantes et à la ganache moribonde lançant un hésitant «Désolé les gars » à son public. Une atmosphère monotone contrastée par le sourire de « l’individu au maillot floqué Chaussidière », qui en ayant la possibilité de toucher « ses » héros, semble vivre l’un des plus bels instants de son existence. Angoissant.

Escortés par des CRS qui ne manqueront pas d’humour face à la déconvenue clermontoise, les supporters regagneront leur voiture la défaite amère et guère motivés à effectuer l’interminable trajet retour. Quant au déplacement des cinq intrépides originaires du sud des Yvelines, il reste à ce jour encore inexpliqué. Il se murmurerait même que ceux ci préparent de prochains déplacements encore plus improbable dans des bastions symboliques de Ligue 2 dans le but de nourrir encore plus leur culture footballistique.
Une chose est sure : la passion fait parfois faire aux hommes des choses qu’ils n’auraient jamais imaginés faire eux mêmes.

« Ils l’ont fait… »

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