21h00, Dimanche 18 octobre 2015, casino de Forges les Eaux, nombreux sont déjà ceux qui s’amassent devant les tables de jeux et derrière les machines à sous à l’intérieur d’un édifice grandiose situé au beau milieu de la campagne normande. Passé le questionnement évident du pourquoi retrouver un casino dans un lieu aussi improbable que cafardeux, les parieurs et joueurs lambda ont maintenant à cœur de mettre en place les fameuses stratégies du « bon joueur de casino » à grands coups de probabilités et raisonnements plus ou moins censés.

Par définition, un casino accueille tout type de personnes majeures, des plus fortunés aux plus pauvres, des plus addicts aux plus réfractaires, des infortunés-addicts aux récalcitrants-aisés. Un petit groupe d’amis, venus faire l’aller retour pour la soirée en provenance de la banlieue parisienne, illustre à lui seul le large panel des habitants de la planète casino.

« J’ai pour principe de n’écouter en moi qu’une seule voix, celle de la raison, qui, à l’examen, me semble la meilleure ». Voilà qui résume parfaitement l’état d’esprit de Benjamin, aîné de la bande et accoutumé à adhérer davantage aux discours de Platon qu’à ceux de Victor Hugo au sujet de la passion. Déjà adulte depuis l’âge de 14 ans, le grand sage de 28 berges est l’archétype de l’individu ayant la tête sur les épaules, ne cédant pas aux multiples tentations d’un univers qu’il qualifie même de duperie grandeur nature. Mais le Malcom X du casino ne s’arrête pas là en n’hésitant pas par exemple à tourner en ridicule la farce de la roulette en riant au nez et à la barbe des toxicomanes médusés après une énième défaite. Un humour décapant basé sur le calcul des algorithmes et des probabilités qu’il juge idiot, prouvant qu’une mutinerie basée sur l’ironie est possible. Malcom Roumanoff est donc né.

« Rien ne sert de penser, il faut réfléchir avant » disait Pierre Dac dans une lueur d’esprit qu’on lui connaît bien. Les joueurs réfléchis seraient ici ceux qui comprennent la supercherie du casino, pariant malgré tout, mais avec l’once de discernement nécessaire pour ne pas tomber dans le piège où sont enterrés les malades compulsifs. A ce petit jeu, Damien sort grandement vainqueur notamment grâce a une confiance en soi frisant bon nombre de fois la mégalomanie. D’une assurance folle « l’homme qui ne perd jamais au casino » selon ses propres dires, triomphe par sa capacité à minimiser les pertes et maximiser les profits n’oubliant pas aux passages de rappeler à chaque gain l’étendue de son talent à l’ensemble de ses fidèles disciples. Selon quelques indiscrètes sources, « le bienfaiteur » préparerait d’ailleurs un ouvrage référence intitulé « Réussir sa vie, un jeu d’enfant » aux éditions Melon&Co.

Autre calculateur réfléchi, Nicolas se cantonne quant à lui à la table de black jack considérant à raison que l’endroit est le plus probablement propice aux gains. Mais l’important pour ce petit bout d’homme est surtout de rentabiliser humainement son déplacement au casino en tentant de se faire de nouveaux amis par tous les moyens. Dragueur polisson invétéré, la croupière en prendra ici pour son grade puisque Nicolas lui offrira son fameux récital basé sur un humour mordant et un sourire tendancieux, qui en dit long sur les velléités d’amadouement du garçon. Quant aux autres membres de la table, ils n’auront de cesse de boire les paroles du gnome velu, étalant au fil de la partie sa science du jeu et son expérience.

Enfin, comment tenter d’être arrogant et hautain lorsqu’on ne possède aucun atout pour l’être ? C’est le pari osé de Grégory, autoproclamé étoile montante du poker et considérant que l’ensemble des joueurs ne lui arrivent pas à la cheville. Petite tuile cependant, le troublant sosie de Laurent Blanc ne gagne que très rarement au casino malgré son indéniable talent. Des déconvenues qui permettent de ressortir régulièrement le célèbre « répertoire à excuses » dans lequel la théorie du complot et les explications philosophiques règnent sans partage. Mention spéciale pour le renommé « De toute façon c’est truqué » et l’audacieuse maxime «  J’ai vu les pulsations de son pouls, j’en étais sur qu’il avait une bonne main ».

« Leur seul espoir n’est pas de se résigner, mais de pouvoir arrêter d’espérer … parce que l’espoir tue plus lentement ». C’est bien là tout le problème de nos amis Rémy et Thomas, magistralement soulevé par l’écrivain inconnu au bataillon Donato Carrisi. Incorrigibles nécessiteux, les deux gaillards parviennent toujours à trouver les ressources mentales et financières nécessaires pour tenter et retenter leur chance au casino. En vain. De moins en moins animés par l’espoir de toucher un jour le jackpot, nos jeunes amis sont de la trempe des défaitistes, d’avantage axé sur le « on sait jamais «  que sur le « ça va le faire ». Une technique de la complainte qui peine à porter ses fruits, le sort préférant s’acharner sur les compagnons de la déroute. Mal passager pour Thomas, puisqu’il reprendra dès le lendemain sa besogne ordinaire de « taxation amicale », orchestrée depuis maintenant une dizaine d’année dans le but de finir paisiblement ses jours sur une île paradisiaque. Plus compliqué est la chute pour Rémy, obligé de surestimer les prix de son commerce crémier, oubliant ainsi les traditionnelles réductions sur les chabichous et les inconditionnelles ristournes sur le « clacos » au calvados. Chienne de vie.

« La folie est de faire la même chose encore et encore, en espérant des résultats différents ». Le bon vieux Albert avait une nouvelle fois vu juste. Additionnez à cela des actes compulsifs frôlant l’internement psychiatrique, des excessives crises de nervosité, l’invention de théories loufoques sur les probabilités et enfin la paranoïa de penser que le monde entier est contre soi : Bienvenue dans la caboche du plus aliéné des joueurs de casino, Matthieu, responsable de la moitié des bénéfices du Groupe Lucien Barrière au cours de l’année 2015. Le dernier larron de la meute, capable de miser l’intégralité de ses jetons gagnés auparavant sur un coup de tête, est clairement de la catégorie des malades compulsifs. Inquiétante est aussi son aptitude à considérer le destin comme raison numéro un de la réussite d’un spéculateur de casino. La fatalité l’ayant touché il y a bien longtemps, le pauvre homme s’en remet depuis des années à sa conviction qu’un jour le vent tournera, ne remettant évidemment jamais en question sa parfaite méthode de jeu. Léger hic, ce fameux moment ne semble pas vraiment arrivé et il est malheureusement acquis que si le gentil gourdiflot avait économisé l’ensemble des mises jouées depuis 6 ans, son jackpot tant espéré serait déjà entre ses mains. Incompréhensible pour les censés mais tellement banal pour les fous de jeu, tant l’excitation du pari possède presque les mêmes vertus jouissives que la première raclette de la saison hivernale.

L’univers du jeu est donc un espace temps où tout un chacun est capable d’oublier la réalité de la vie, poussé chaque instant dans la déraison et parfois même la folie. L’important est de savoir mesurer le degré d’insouciance à des moments clés et opportun. En d’autres termes, n’ayons pas peur des mots, ne tournons pas autour du pot et démantelons les théories vaseuses : le hasard et la chance sont les seuls responsables de la réussite des joueurs. Une évidence frisant la bonne vieille phrase bateau mais qui prend toutes son importance à la vue de l’effet pervers du casino sur le psychisme des joueurs. Alors vaut-il mieux être un Benjamin ou un Matthieu ? Le débat est ouvert et sera d’ailleurs le sujet de la prochaine conférence du rassemblement pour le droit à la victoire (RDLV), qui aura lieu à la salle des fêtes de Forges les eaux, faute de moyens, et intitulée « Pourquoi devient-on débile dès le franchissement du pas de la porte du casino ? ». Venez nombreux !

La cour des miracles

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