Si « quand deux fleuves se rencontrent ils n’en forment plus qu’un » , quelques vents contraires peuvent épisodiquement changer la donne. Ainsi, certains mélanges peuvent devenir chaos, un peu comme si vous tentiez d’ajouter des tranches de tomates dans un sandwich parisien. Les petites roupettes dans le potage du jour sont ici cinq amis accidentellement immergés dans le monde de l’anarcho-syndicalisme au détour d’un concert organisé au local de la CNT (Confédération Nationale du Travail) dans le 20ème arrondissement de Paris.

Nommément venus pour le concert de Sidi Wacho, ovni musical subversif jonglant entre la cumbia chilienne et le rap musette roubaisien, la petite bande d’apprentis révolutionnaires va très vite s’apercevoir du chemin qu’il reste à parcourir pour devenir de « vrais » batailleurs du capitalisme. Plutôt du genre à arborer fièrement un tee shirt du « Che » tout en sirotant un coca-cola, nos « marxistes du dimanche » débarquent ici dans un environnement bien loin des codes culturels et sociaux un brin bobo habituellement présents dans les concerts auxquels ils assistent.

Un petit boui-boui où comment réunir tout l’héritage de la « Commune » et de la lutte ouvrière en 50m carré, des unes de journaux de la « République Rouge » aux banderoles de citations des mentors tels Jaurès ou Marx. Un espace confiné où vivotent nombre de résistants des temps modernes appelés « camarades », adeptes des débats enflammés sur l’intergénérationnelle « lutte des classes ». Bref, tout laisse à penser que la DeLorean du Doc a fait atterrir nos lascars dans la période insurrectionnelle parisienne de 1871.

Le « bon camarade » arbore volontiers une barbe touffue et peu taillée ainsi que des accoutrements d’un autre temps pour peaufiner son versant « je conchie le consumérisme », porte un badge de syndicat et une apparente écharpe pour la rive « fier d’être insoumis », pratique le tutoiement à outrance et la consommation de produits locaux et bio pour la berge « gazier décontracte », et transbahute fréquemment un imposant sac sur son dos pour des raisons qui reste encore inconnu. Un profil atypique comme marqueur préliminaire d’un profond décalage avec nos cinq parasites du jour qui n’ont d’ailleurs guère traînassés à se faire repérer.

En tête de meute, Rémy, qui semble quelque peu chamboulé par ce qui est en train de lui arriver. Cinq années d’efforts pour rejoindre le clan des gauchistes, à l’aide de festivals engagés, fréquentés avec sa nouvelle collection de bérets néo-libertaires, anéanties en quelques poignées de secondes. La marche parait aujourd’hui trop grande, les souvenirs semblent si proches et les coutumes familiales si ancrées. Car retrouver un ancien électeur du FN à un regroupement d’extrême gauche résulte assurément d’un taux de crédibilité proche du zéro . « Ah si mon frère me voyait » se dit il piteusement, le couvre-chef encore flanqué sur sa tête. Un léger malaise pour un Rémy perdu dans un microcosme dont la réalité à ruiner ses attentes, comme un petit faon égaré au beau milieu d’une zone de chasse.

A l’aise, le loustic Simon l’est pour sa part en toute circonstance. Rapidement saoul comme un marcassin à l’aide du savoureux rhum arrangé localement, le Verlaine du Loiret a rapidement étalé sa science de la poésie et de la douceur à son nouvel auditoire. Mégaphone intégré aux cordes vocales, Simon s’impose durant le concert dans un style proche du rugbyman aviné, à la fois tamponneur avec les hommes et bourreau des cœurs féminins, constamment persuadé que « la meuf las bas,c’est cadeau ! ». En vérité, nous sommes plus sur un lâché de grizzli dans un centre commercial : la clientèle est fort craintive tandis que la bête est intenable et rugit de milles feux, ne comprenant pas le rejet des autres. « Si les gens n’ont pas de délires aussi, c’est pas de ma faute » …

Dans un tout autre registre, Mathieu semble lui aussi en totale rupture avec le populo présent. Blouson en cuir sur le dos, volumineux bonnet et barbe abondante, le bonhomme ressemble davantage au revendeur de schnouff du quartier plutôt qu’au loyal partisan révolutionnaire. Le regard zélé comme s’il venait de s’évader de la maison d’arrêt de Fresnes, il scrute les moindres détails de la soirée et croise volontairement et frontalement le regard des gens, installant ainsi d’emblée le respect sur sa personne. Pas de palabres et une foire aux sms envoyés de son GSM : zéro doute, Mathieu Capone est là pour les affaires et ainsi étendre son empire, notamment via sa nouvelle marque « MK » qu’il arbore avec fierté sur son bonnet dernier cri. « Business before pleasure », of course.

La palme du zigoto le plus à coté de la plaque revient pourtant à Romain dont le parka et le bonnet nous rappelle ce bon vieux pécheur de moules qu’on croise les dimanche d’automne sur le port de Brest. Une petite perle qui à l’image de son jumeau breton ne manque pas de fantaisies pour trouver sans cesse de nouvelles raisons de picoler, et ce à chaque occasion, qu’il s’est d’ailleurs lui même procurées. Le bas du panier de crabe donc pour ce grand dadais un poil désorienté, dont l’innocence fait tâche dans cette fourmilière de penseurs et de contestataires avertis, malheureusement peu fanatiques de l’école de pensée « c’est pas gentil d’être méchant » créée par Romain. Regrettable.

Enfin, difficile de catégoriser le dernier larron de la bande, les personnalités de Paulo semblant embouteiller une caste à elles toutes seules. Un monde parallèle où il demeure difficile de pénétrer sans interprète bilingue à partir de la routinière volte face cérébrale, commencée ici dès l’absorption d’un nectar d’absinthe. Et l’inventeur du concept de l’auto-polémique (consistant, rappelons-le, à répondre avec véhémence à la question que l’on s’est soi même posée) frappera encore avec un auto désaccord sur la chanteuse Jeanne Mas, partit d’un calembour intrinsèque sur lequel il était lui même en contradiction. Un brin de démence qui fait jamais de mal avant de clôturer gentiment sa soirée amorphe et rêveur sur les doux rythmes des chants partisans. « Mollo ce soir, j’ai mes analyses de sang pour récupérer mon permis dans deux semaines » avait-il pourtant annoncé. Tant pis.

Tout ce joli monde réunit accouche d’une macédoine encore inimaginée jusque là. Un dénouement haut en couleur cadencé par la mise en place, le concert achevé, de la « chorale des camarades » où les mythiques « Temps des cerises », « Chant des partisans » et autre « Internationale » seront bramés religieusement devant un parterre de fidèles. Croyant au début de « l’after », Simon et Romain participe volontiers aux festivités ambitionnant tantôt les ritournelles lyriques, tantôt les vaines tentatives de slow avec les partisanes. Un spectacle burlesque joué à la perfection devant un Paulo en version micro-siestes, un Rémy à deux doigts de saisir la Miviludes pour « dérives sectaires » et un Mathieu concentré sur l’évolution de sa métropole sur SimCity version Android.

Mais la présence de nos complices ne cache t-elle pas un problème plus fondamental sur la mutation des formes de revendications? Car ouvrir les portes du local CNT pour un concert en faisant de la publicité sur Facebook, vendre des canettes de Coca sur place devant une affiche « Coca Cola assassine », brocanter des ouvrages et des tee-shirts, utiliser son smartphone pour immortaliser le concert, sont autant de contradiction méritant méditation sur le business et les limites de la résistance anarchiste dans le monde actuel. Comme conclurait Léon dans « le Péril jeune » de Cédric Klapisch, « A propos, c’est quoi déjà la lutte des classes ? ».

« Les Syndi-kékés »

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