Jour 9 : Jeudi 11 janvier
« Silence, ça pouce »

L’ambition du jour est culottée : atteindre Rio Gallegos, « ville étape » dans le jargon cycliste, avant de descendre définitivement vers Ushuaïa et la Terre de Feu. Et comme « le succès fut toujours un enfant de l’audace » se dit-on, la mission « stop à 3 sur 450km » est abordée presque placidement.

Deux heures d’attente au point de départ, puis deux Suisses acceptent de nous embarquer dans un clinquant pick up et de nous déposer à un croisement 50 kilomètres plus loin. Désireux de garder leur réputation d’helvètes, les deux gaillards ne font clairement pas dans le comique à outrance ni dans la jacasserie abondante.

Lancés « à plein badin » sur la route du succès, on se fait immédiatement prendre par un couple de cinquantenaires allemands au sourire et à l’accent hispano-germanique bluffant de fraîcheur. « Proxima estacion : Esperanza », ville du dépôt, après 300km de route. Une cité perdue dans la pampa se définissant surtout par sa « cafétéria » faisant passer le « Crescendo » pour un restaurant gastronomique et sa station service rappelant les plus belles zones industrielles de l’hexagone.

Une friandise pour les yeux qui se transforme rapidement en cerise venant se poser sur un gâteau déjà bien généreux, une horde de foreurs pétroliers s’arrêtant avec trois camions au bout de vingt minutes. Au total, huit bonhommes argentins bien « testostéronés » et déterminés à nous rendre service pour parcourir les derniers 100km de notre mini-périple du jour.

Au commencement séparés dans deux semi-remorques distincts, on se regroupe dans la croquignolette camionnette de Patricio, chef des franc-couillus de la bande et nouveau chouchou de Violette, faisant presque passer Jean-Marie Bigard pour une lopette. Mais le briscard a surtout le cœur sur la main, se livrant avec sincérité sur sa vie et nous rendant une fière chandelle en nous déposant devant l’unique camping de Rio Gallegos.

L’objectif atteint, on part acheter les billets de bus du lendemain puis on installe notre campement dans une atmosphère 100% argentine : asados « à gogo » et musique latine à fond les ballons. Vivifiant, après quatre jours dans la peau de touristes quelconques. Pour finir en beauté cette journée triomphale, on savoure des bières en canettes qui nous ramène peu à peu à la réalité de la vie et nous indique gentiment la direction du plumard. La boucle est bouclée.

Jour 10 : Vendredi 12 janvier
« Tranquille comme des jésuites »

Bizut du voyage en car sud-américain, j’embarque avec mes deux compères à destination d’Ushuaïa pour douze heures, soit une journée intégrale dédiée aux pensées éphémères, aux lectures tranquillisantes et aux micro-roupillons.

Nous prenons place dans la partie haute de l’habitacle avec Cyril tandis que Violette devient la coqueluche de la partie basse, franchissant les échelons bien plus vite que la musique en s’élevant au rang de directrice de la machine à café et de gouvernante en chef du personnel de bord.

Le partie supérieure renferme quant à elle un bataillon impressionnant de jésuites donnant du grain à moudre à notre débordante imagination et à l’écriture « à vif » du hit musical « Je pense donc jésuite », à retrouver sous peu chez les meilleurs disquaires de France et de Navarre.

Plus globalement, le voyage s’apparente à un périple, avec obligation de franchir deux postes de frontière, chilien puis argentin, ainsi que le détroit de Magellan à l’aide d’un imposant rafiot. Petit coup de cœur pour le concept du charmant « douanier chilien » dont le degré de bienveillance et de tendresse jouxte avec le chien-loup tchécoslovaque, laissant presque échapper de notre esprit les dauphins aperçus au cours de la traversée du détroit.

Arrivés à 22h à « l’autre bout du bout du monde », l’atmosphère singulière y est palpable et la phosphorescence improbable, le soleil se couchant ici à 23h30 pour se lever vers 4h. Chamboulés et affamés on part dans un restaurant « au pifomètre » que l’on classera vite dans la catégorie « efficace », avant de se faire alpaguer dans la rue pour séjourner dans une auberge. Comme à notre habitude, on ferme les yeux sur la salubrité globale du gourbi, l’important étant présentement de s’affaler sur un matelas, quel qu’il soit !

Jour 11 : Samedi 13 janvier
« La plaie organisationnelle »

La planification n’étant pas un gène dominant surtout chez les mâles de la bande, on se fait violence pour tenter d’organiser la suite de notre voyage, pour Ushuaïa, ses alentours et plus si affinités.

Une matinée captivante marquée par la réservation de voiture, d’avion et d’auberge, toujours limpide dans une langue étrangère, mais aussi par le redoutable passage à l’office du tourisme. Un antre un poil sinistre pourtant illuminée par le souriant et chaleureux Yvan, argentin ayant vécu à Montpellier, qui nous repère grâce à la « madeleine de Proust » du langage français, le légendaire et exclusif « euuuuuuh ».

Clairement décalés après cette chronophage séance de programmation, on part visiter la ville et ses environs aux alentours de 18h, l’extrémité de la truffe matraquée par une rageuse bise. Point météo du jour : dans ses contrées, le climat est tellement changeant que les 4 saisons peuvent pointer le bout de leur nez en l’espace d’une demi journée. Antonio Vivaldi quand tu nous tiens.

Perturbations qui n’entament pas notre soif de fête, nous conduisant même dans un bar dansant de la ville pour une soirée concert de « rap » argentin d’un bien fondé incertain. Accoudés au comptoir, on assiste au « show » en dégoupillant des vérités cachées sur chacun, au rythme des descentes de bières. On déguerpit de là vers 5h00 du matin en plein jour, tous les trois forts guillerets, l’estomac bien tapissé par le houblon ingurgité !

Jour 12 : Dimanche 14 janvier
« Y’a rien à faire, j’suis seul au monde »

Déclenchement de l’alerte gueule de bois qui fait quelques fracas dans les caboches si on lui rajoute en sus la très courte nuit. On quitte alors l’auberge pour récupérer notre voiture de location en activant la fonction « déambulation fantôme » sur notre corps languissant.

En possession d’une « Chevrolet classic » aussi fiable et ravissante que la Citroën ZX de papy Marcel, on décide de s’évader au dehors de la ville pour pratiquer la technique de la « randonnée régénératrice » vers la lagune d’émeraude.

Trois heures de marche en pleine nature qui ravigote les esprits, bien aidés par la magnifique vue arrivés au sommet : un cirque montagneux surplombant un lac d’une couleur féerique. Tout bonnement. La discussion du retour est basée sur l’hypothèse d’une création de jeu d’improvisation de récits à l’aide des étapes et faits marquants de notre voyage. Des fulgurances d’esprits entrecoupées d’autres questionnements de génie pour tenter d’éviter les passages boueux et accessoirement suivre le bon sentier.

De retour devant notre « tas de ferraille », sains et saufs, il faut dorénavant penser à la suite et trouver l’emplacement où roupiller. Une petite heure de route pour s’engouffrer finalement à l’aveugle sur un chemin nous menant miraculeusement à un superbe lac avec par dessus le marché une aire de camping aménagée à deux pas de l’eau. Un cadre idyllique au milieu de nulle part d’un calme et d’une sérénité olympienne.

Presque un peu surfait au final si l’on y rajoute la clémence du temps et la régalade culinaire proposée par Violette au coin d’un petit feu de camp improvisé par Cyril. Heureusement que le débat « Faut-il investir dans la pierre ? » amorcé sans crier gare avant de regagner nos tentes, viendra modérer quelque peu cet oasis de bonheur.

Jour 13 : Lundi 15 janvier
« Ça roule des mécaniques »

Notre auto est fraîchement renommée « Jeanne » après un vote unanime, en hommage à une amie plutôt fade mais pratique. Une discussion insolite de petit déjeuner qui fait démarrer cette journée sur les chapeaux de roues, toujours au cœur d’un décor splendide et apaisant.

Enjoués, on reprend « Jeanne » direction l’Est pour parcourir de fond en comble les alentours d’Ushuaïa sous un soleil propice à la détente et au « farniente ». « Mais c’est le temps qui court» et nous rend malheureusement sérieux, raisonné et contraint de revenir au bercail, à la capitale du bout du monde. La route du retour est animée par Pedry, joueur de guitare gaucho pris en stop, pouvant faire passer Fabrice Luchini pour un aphone.

La cité ralliée et le colis déposé, on fait le plein de victuailles pour trois jours direction le Parc Naturel de la Terre de Feu où la vie sauvage fait encore foi et loi, n’en déplaise à Véronique Sanson. Après avoir réglé notre dû à l’entrée du parc, on met peu de temps à dépister notre emplacement de camping, situé au bord d’une rivière, au pied des montagnes et à l’abri du vent : « Que demande le peuple ? ».

On agrémente le dépaysement avec une petite balade en sous-bois amenant à un bras de mer somptueux n’oubliant pas de rester « terre à terre » à l’aide d’un débat sur les sites de rencontres. Unanimes, comme à l’accoutumée, on rejoint le campement, un poil rustique mais diaboliquement pratique où l’on se paie même le luxe d’un apéritif suivi d’un repas pas piqué des hannetons. De véritables campeurs sont nés … excepté le problème encore non résolu du ressenti frigorifique sur l’intégralité de nos extrémités. Chaque super héros aurait donc sa faille, même « super-campeur ».

Jour 14 : Mardi 16 janvier
« Sacré Terre de feu »

Tumultueuse fut la nuit. En sus du froid polaire et du vent chafouin, quelques zorros (comprenez renards en espagnol), à minima deux après enquête du détective Cyril, sont venus humecter notre poubelle et mettre le souk sur notre campement. Un rififi provoquant un passage obligatoire par la case « débriefing matinal » orchestré paisiblement le long de ce que l’on considère dorénavant comme « notre rivière ».

Le colloque terminé, nous partons pour une journée randonnée à la découverte du parc, décrétant pour la matinée une désunion du trio : Cyril et moi partons pour l’ascension sportive du « Cerro Guanaco » soit 1000m de dénivelé en 4km et Violette pour la marche oisive autour du lac « Roca ». Une décision unanime, sans aucune réflexion ni acte misogyne caractérisé, cela va de soi.

La séparation actée, on s’aventure dans la randonnée la plus ardue du coin avec une désinvolture jouxtant avec l’arrogance « Delonienne ». Mais la pente raide, la pluie torrentielle suivies d’un monstrueux passage marécageux condamnant définitivement grolles et falzars viennent nous remettre les idées en place dès la première partie de l’ascension. Passés les sous bois vaseux et désormais sous un soleil de plomb, une superbe plaine verdoyante s’offre à nous avant d’entamer l’ultime portion extrêmement venteuse à flanc de montagne et de roches dénudées.

Passés par tous les états météorologiques, on arrive au sommet accueillis par quelques flocons, un froid glacial et surtout un brouillard intense qui encombre l’intégralité du paysage. Gardant la face et décidant d’accepter le défi lancé par « dame nature », on « patiente impatients » en sautillant gracieusement pour éviter le fameux « glaçage intégral », voyant peu à peu la vue se découvrir sur la Terre de feu, ses lacs, ses fjords, ses monts enneigés. Magistral.

Tout euphoriques, on redescend le sentier en courant pour retrouver Violette et entamer une nouvelle mini balade vers un panorama splendide sur « la baie Lapataia », rappelant les paysages « cartes postales » de Thaïlande. Le bout du monde est bel est bien vivant et l’hommage à Céline Dion bras écartés, tête vers le ciel en hurlant « I’m Alive » n’est pas loin.

De retour au campement vers 20h, on tombe nez à nez avec des spécimens rares de japonais-africains bizuts du camping nous offrant sur un plateau un spectacle lunaire et infini d’installation de tentes. Mémorable connexion Tokyo-Conakry-Ushuaïa qui achève royalement une journée fort généreuse en « sensas’émotions ».

Jour 15 : Mercredi 17 janvier
« Citadins Ushuaiens »

On plie les gaules. Rangement du barda et nettoyage de l’auto se font dans un climat frôlant la mélancolie dépressive.

Une fois « brossée », on salue « Jeanne » pour la prestation et partons à la recherche d’une auberge salutaire, capable de recharger toutes catégories de batteries et d’entrevoir le paradis nommé « salle de bain ». Parallèlement, on tombe sur un os en apprenant que tous les bus pour rallier Punta Arenas sont complets jusqu’au lundi. Notre avion décollant le samedi soir nous n’aurons d’autre choix que de parcourir les 650km qui relient Ushuaïa à Punta Arenas en stop, à l’assaut d’un record kilométrique à la seule force du pouce, jusque là irréalisé.

Déposant volontairement notre matière grise sur le bas coté, on s’engage dans une après-midi citadine, « Pretty Bouvi » d’un côté et les suppôts de Bacchus de l’autre. Après la dégustation de cervoises dans une superbe taverne conjuguée à l’achat de places de concert pour l’anniversaire de Violette d’un productivisme numérique plus que douteux, on retrouve notre comparse, heureuse comme pas deux de nous présenter ses emplettes.

Puis, appât quand tu nous tiens, on mord à l’hameçon d’une formule à volonté d’asado, nous donnant enfin l’occasion de tester la spécialité de la région, le cordero (agneau en espagnol). Un buffet pharaonique gavant nos panses affamées jusqu’à la limite de l’évacuation buccale.

A présent fichtrement dodus, la digestion s’opère au sein d’un des quatre casinos de la ville, l’occasion pour moi d’abandonner mon sevrage le temps d’une parenthèse. « Chance du débutant oblige », me dis-je, mes compagnons, terminent la soirée avec 150 euros de bénéfices tandis que je récupère une pelle de plus pour creuser le fossé de l’infortune dans lequel je suis englué depuis tant d’années.

Me jurant comme à l’accoutumée de « ne plus jamais remettre les pieds dans un casino », j’harangue mes comparses pour « rentrer à la niche », l’argument de la « douche orgasmique » après trois jours en pleine nature comme fer de lance de ma démonstration.

« Vivir, 50 jours de cavale mentale » : Episode 3

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