Jour 26 : Dimanche 28 janvier
« La parenthèse désenchantée »

Matin chagrin quand tu nous tiens. Nous quittons le nord du Chili, non sans une pointe de spleen, pour revenir en terre Argentine et atteindre dans un premier temps la ville de Salta, située à dix heures de bus de San Pedro de Atacama.

Un vague à l’âme agissant comme un fil rouge tout au long d’un copieux périple, cadencé à un rythme « BenjaminBiolesque », embouteillages récurrents et passage de frontière n’aidant pas à l’avancement énergique des choses. Ajoutez à cela ma difficulté à contrôler l’Etna fusionnant dans mon estomac depuis mon passage en Bolivie, on s’accorde rapidement à dire que ce trajet est loin d’une régalade à la mode « Miel des Vosges ».

Sur place à 20h30, notre morosité contraste avec l’animation du centre ville où les vendeurs ambulants et les touristes argentins ont pris le pouvoir des rues bondées à coups d’asados clandestins et de braillements incessants, sur fond de musiques latines. Reprenant goût à la vie, on se trouve une auberge pour effectuer les commodités d’usage après ce genre d’expédition, avant de vite succomber pour oublier cette journée pas franchement « Juanita Banana ».

Jour 27 : Lundi 29 janvier
« Salta la linda »

« Relève la tête, non, dis toi que tout n’est pas mort !» Kery James en tête, on reprend du poil de la bête et affûtons nos gambettes pour partir à la découverte de LA cité vedette de la région.

Vivante, hospitalière et enivrante, Salta recueille une multitude d’habitants et de touristes s’amassant à l’heure du café sur les terrasses des troquets, sous un temps radieux avoisinant les trente degrés. Une fourmilière de laquelle on s’échappe rapidement pour faire un tour comparatif des agences de location de voitures. Un versant « Kayak » de notre esprit que l’on ne soupçonnait guère mais qui accouche d’une offre plus qu’honnête de 30 euros par jour pendant 10 jours, d’une agence un chouïa miteuse et peu à cheval sur les protocoles officiels, à laquelle on adhère sans crier gare.

Pour fêter notre trait de génie, on file se mettre une ventrée au « Patio des empanadas », lieu saint de dégustation de cette spécialité locale au prix dérisoire et à l’apparence d’un petit chausson en pâte feuilletée dont la garniture est éclectique.

Les bières en sus de l’orgie de boustifaille, on part pour une marche digestive en se rendant au « Cerro San Bernardo », colline dominant la ville, s’apparentant à un « Corcovado » low cost. Une montée assez raide de 40 minutes que l’on subit en tentant d’imaginer les métiers des passants croisés en chemin, qui amènera à un pointilleux débriefing au sommet, nous faisant presque oublier le superbe point de vue.

Redescendus, on se surprend à chiner et faire les boutiques avec Cyril, la pénurie vestimentaire ayant atteint son paroxysme ces derniers temps. Un spectacle jouissif pour Violette, amusée par « notre coté godiche », qui nous mènera finalement au sein du rayon textile de Carrefour où nous trouverons notre bonheur grâce à la loyale marque Tex.

Après une journée en extérieur, on rentre à l’auberge dans laquelle on flaire une ambiance des grands soirs, grâce à une palanquée d’argentins originaires de Buenos Aires, pas venus ici pour astiquer les mouches. Violette partie au lit, on se fait alpaguer par la colonie argentine, âgée de 23 à 37 ans, dans laquelle on cohabite aisément grâce notamment à Gustavo, doyen de la bande et auto-proclamé responsable de notre intégration.

On picole jusqu’à plus soif au rythme des chants, des guitares, et des « marrades » sur nos différences de cultures, dans une simplicité et une énergie nous amenant trop prestement jusqu’au petit matin. La définition même d’une auberge « Klapischienne ».

Jour 28 : Mardi 30 janvier
« En voiture Simone ! »

« Bonne soirée rime souvent avec gueule de bois » disait Carlos, le chanteur et non le terroriste. Cyril et moi ne dérogeons pas à cette règle d’or peinant lamentablement à émerger de la stratosphère et à être prolifiques dans la mise à exécution de notre plan d’évacuation de l’auberge.

La douche version « Karcher » ni change rien et après avoir salué les quelques survivants de la veille, nous partons nonchalamment affronter le tohu-bohu citadin pour récupérer notre voiture. Comme convenu, l’automobile se rapproche de celle louée à Ushuaïa mais dans une mouture encore plus pouilleuse, aussi bien en extérieur qu’en intérieur. « Un taudis qui fera bien l’affaire », se bidonne t-on.

Après la fastidieuse recherche des éléments indispensables pour survivre dix jours, on décampe enfin en direction du nord de Salta sur une route étriquée, nous offrant de fabuleux paysages allant de la forêt luxuriante aux montagnes polychromes.

Première étape de notre périple « en automobile, en catimini » : Purmamarca, village minuscule d’une beauté folle situé dans une superbe vallée au pied de la colline des sept couleurs et habité majoritairement par des artisans et agriculteurs quechuas.

En outre, le bled et la région est un manifeste repère à hippies, vivant de tout mais surtout de rien, à faire passer sans détour l’ami français « punk à chien, fils de bonne famille et pseudo révolutionnaire » pour un charlatan-gugusse. Une pauvreté palpable rappelant la Bolivie voisine et confirmant le gouffre économique et culturel qui sépare la région « Noroeste » du reste de l’Argentine.

Aux antipodes d’Ushuaïa et de ses casinos certes, mais dotée d’une force d’âme remarquable, la population est en plus d’une chaleur et d’une simplicité fascinante. Les fameux « vrais gens » dont nous parlent si souvent les orgueilleux globe-trotteurs ?

Jour 29 : Mercredi 31 janvier
« J’ai une histoire avec l’Argentine… »

On quitte la bicoque sans prétention qui nous a servi de « chambrine » cette nuit pour se balader aux alentours de la ville et apercevoir la sublime « colline des sept couleurs ».

Futés, on s’aventure sur un sentier de randonnée, nargués par une croix en haut d’une montagne qu’on se met sottement en tête de rejoindre. D’une mini ballade de 45 minutes prévu initialement, on passe à une randonnée de deux heures avec 700 mètres de dénivelé, dans des conditions climatiques de plus en plus armoricaine. Une pluie qui ne gâchera pas le panorama exceptionnel du panel de couleurs mais qui entamera cependant mon sens de la bravoure, étant peu friand du combo « descente à pic-chaussée humide » à l’instar d’un Jean-René Godard commentant le Tour de France sur la Moto 2.

L’objectif atteint, on reprend la voiture vers le Nord, suivant une adresse conseillée par notre « guide suprême Routard » pour se sustenter, donnant lieu à une sacré tranche de vie comme on les aime tant. Suivant les indications du fascicule, on s’aventure au fin fond d’un village sur une route qui commence peu à peu à se déliter pour finalement être traversée par une rivière dévergondée qui stoppe notre avancée.

Au beau milieu du cours d’eau, un taxi est dans de sacrés draps, bloqué par les pierres et le courant, puis secouru du pétrin dans lequel il s’est fourré par quelques courageux habitants. L’épisode terminé, nous contemplons le tacot amoché en franchissant la rivière chaussures en main, laissant notre « boite à ordure sur roue » de l’autre coté de la rive.

Quelques mètres plus loin, on tombe sur un cinquantenaire français, sorte de « bel hidalgo dominant » et propriétaire de la maison d’hôte repérée. De sa voix rauque, il nous informe vite de la fermeture de sa propriété gigantesque et de son vignoble qu’il nous invite tout de même à visiter. Bavard, l’étalon fortuné aux faux airs de Sean Connery nous conte « son histoire avec l’argentine » qu’il côtoie depuis 30 ans malgré un système fiscal pour les expatriés jugé « inégalitaire ». Bref « C’est l’Afrique ici, les gars » conclue t-il avant de nous faire retraverser le rio au volant de son 4×4 , « Pas là pour frimer et faire joli comme à Paris».

La leçon de vie achevée, on part ripailler une estouffade de chèvre pour quelque kopecks, dans un boui-boui donnant l’impression de manger dans la cuisine de Mamie Jeanine. La bourgade d’Uquia nous offre aussi le luxe d’une superbe promenade au cœur d’un canyon abandonné, dans un décor style « Far West », cactus et roches rouge vives n’attendant plus que le passage éclair de Speedy Gonzales.

Au retour, on récupère la voiture direction Humahuaca, zénith, s’il le fallait, du dépaysement total à la vue des cultes et des modes de vies traditionnels des habitants. On termine la journée par une nuit insolite dans une auberge, découvrant le concept du « hangar à humain », avec 12 lits superposés sur trois niveaux et entassés dans 15 mètres carré. Pour les nostalgiques du Tetris, sans doute.

Jour 30 : Jeudi 1er Février
« Échecs et Monts »

« Si tu veux un conseil, oublie que t’as aucune chance, on sait jamais sur un malentendu ça peut marcher ». La maxime de Mr Dusse dans le bourrichon, on part, la fleur au fusil et en dépit des désapprobations des locaux dues à la météo incertaine, vers « le spot de la région » : « l’Hornocal » et sa montagne aux 21 couleurs, située à 4500m d’altitude.

Une fois au sommet, notre obstination durera l’équivalent de trois heures, patientant dans la brume et le crachin, en cuisinant même directement dans le coffre de la voiture comme des gueux. « Quoi un gueux ? Je vous en prie, Jean-Pierre aussi est un gueux, ça ne l’empêche pas d’être un mari sympa ». Gueux ou non, on finit par capituler devant l’atroce réalité du « caméléonisme climatique » et de la vue constamment obstruée.

Un échec en amenant un autre, on tente une autre expédition « à risques » pour atteindre Iruya, situé en bordure de la frontière bolivienne et estampillé « village du bout du monde » par les baroudeurs. Trente kilomètres de piste plus tard, nous voilà bloqués dans un hameau égaré, un rio bien trop dense pour notre « pot de yaourt » ayant pris le meilleur sur la route. Désarmés, on décide de rebrousser chemin , Carmen, habitante octogénaire du village, toute de laine vêtue, profitant de l’aubaine pour grimper dans notre auto-taxi qui n’aura finalement pas fait le trajet pour rien.

On repasse donc une nuit à Humahuaca, trouvant une auberge plus cosy et accueillante, tenue par un français qui grâce à la narration de sa tumultueuse vie, nous amène à relativiser les désillusions du jour.

En soirée, la ville se transforme en gigantesque feria, les orchestres misant audacieusement sur une association grosse caisse, flûte de pan et trompette plus cacophonique qu’harmonieuse, dans une atmosphère digne d’un derby du Rhône à Goeffroy Guichard. On se fraye alors tant bien que mal un chemin parmi la populace pour trouver un restaurant spécial « soir de première » avec test conjoint du vin local et de la viande de Lama. Un succès que l’on célébrera en direct live de notre plumard la nuit tombant.

Jour 31 : Vendredi 2 Février
« L’arnacal »

Jouissance matinale quand tu nous tiens, un petit déjeuner « bien de chez nous » préparé maison, nous attend au réveil : pain, café et confitures nous rabibochant, au moins pour ce matin, avec le concept obscur du petit déjeuner des auberges sud-américaines.

« Trop Refaits » comme disent mes amis lyonnais, on se fait ami-ami avec un couple de français à qui on propose de venir assister à la mission « Hornocal 2.0 ». Optimistes, ou insouciants, on part retenter notre chance, tombant vite sur une première tuile et sur la case « enlisement du véhicule », la route pour voir les peintures rupestres qu’on voulait emprunter en premier lieu étant bloquée par une rivière. On reprend la route principale après avoir chaotiquement libéré la voiture, mais « la messe est dite » : le temps catastrophique nous oblige une bonne fois pour toute à rebrousser chemin, l’occasion de débattre au retour avec Nicolas et Sicek sur les mystérieuses raisons de cette absence de baraka.

Après les avoir ramenés à quai se sentant un peu con-con de la tentative d’excursion version traquenard, on décide de conjurer le sort en partant pour une ballade conseillée par le Routard, au cœur de la grandiose Quebrada, sur la route de Tilcara. On cherche prés d’une heure le début de sentier avant de tomber sur trois chiens pas loin de croquer mon savoureux mollet et un vieil homme dévoilant pêle-mêle ses connaissances sur la France, à savoir Les Champs-Élysées, les films érotiques de Brigitte Bardot, Mireille Darc, Montpellier et le fils de François Hollande.

Un foutoir cérébral n’empêchant pas le vieillard de nous indiquer la bonne marche à suivre et la montée menant à un impressionnant champ de cactus, parsemé de pierres arc en ciel, avec en prime une vue plongeante sur toute la vallée. Et comme « Celui qui sait profiter du moment est un homme avisé », on prend notre temps pour admirer les lieux, le beau temps ayant en plus refait surface.

Encore tout béats, on rejoint par la suite le village de Tilcara où la sélection de l’auberge du soir tutoie l’harmonie rationnelle, tant le domaine dégoté s’apparente à un petit havre de paix, niché au milieu des arbres et sur les hauteurs de la ville. De là à s’imaginer en short à fleur avec des tatanes en guise de semelles, les doigts de pieds en éventail, l’index et le majeur en position « Peace and love » en prononçant « Hey, on est pas bien là ? », il n’y a qu’un infime seuil, que nous ne franchirons heureusement pas.

Radieux et désireux de célébrer notre découverte, on se déniche un restaurant traditionnel appelé « pena » où la coutume est d’écouter un groupe local « tâtonnant la flûte de pan comme pas deux » tout en savourant les ragoûts et autres spécialités régionales.

Repus comme des oies avant la mise à mort, on rentre au bercail en conversant des nombreux expatriés rencontrés quotidiennement, preuves avérés des innombrables manières de vivre sa vie et de mener sa barque, loin des pressions sociales continuelles des sociétés occidentales. Bref, le quart d’heure « Guy Guevara » pour les uns et « Che Bedos » pour les autres.

 

« Vivir, 50 jours de cavale mentale » : Episode 6

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