Jour 32 : Samedi 3 février
« Tranquilou Bilou »
(et pas « Milou », après départage via « Chifoumi » entre Violette et Cyril)

Ce matin : « ça biche ». Soleil éclatant, bonne humeur et sérénité sont au rendez-vous pour une plénitude à son firmament. L’accouchement des idées bohémiennes pour le tournage du clip « Sun is shining » de Bob Marley est imminent.

Après la préparation plus ou moins minutieuse des corps, on lève le voile sur l’attraction touristique de la ville, « La Pucarà de Tilcara », vestiges reconstitués de l’époque précolombienne, aperçue « pleines mirettes » depuis la montagne d’en face, les prix pour visiter l’intérieur du site dépassant largement le cadre du raisonnable. « La vache à lait ça va deux minutes » nous confiera un vacancier « remonté comme un coucou ».

On profite pleinement du tableau d’ensemble avant que la faim et l’envie absolue de chiner-errer-négocier au marché typique du cœur du village nous rattrape. Ayant basculé dans la catégorie « Bobos » sans sentir l’aspiration de la trentaine rugissante nous graisser la patte, on déambule nonchalamment dans les couloirs d’un grouillant marché couvert avec une joie de vivre presque inquiétante. « Hasard de la vie », on tombe nez à nez avec deux des protagonistes de l’énorme bringue de l’auberge de Salta, prouvant finalement que la terre est toute minuscule. « La beauté de l’humanité » selon Pierre Rabhi.

La graille et les jeux en tout genre nous mènent « pénardos » jusqu’à 17h où nous partons pour une mini balade voir « la Garganta del Diablo », sorte de Gouffre de Padirac, soldé et sur-vendu par les habitants de la région. Le divertissement se trouve de toute façon sur le parking du site, Violette et Cyril ayant combiné artistiquement leurs deux esprits aiguisés pour fermer la voiture tout en laissant les clés sur le contact.

S’en suit un branle-bas de combat général et une pléiade de tentatives des promeneurs bourrés d’empathies et d’idées saugrenues pour se désembourber de cette situation. La solution est finalement trouvée par un motard argentin braqueur semi-professionnel, fabriquant un hameçon à l’aide d’un fil de fer pour récupérer la clé sur le contact après avoir entrouvert la portière et enlever le joint à l’aide d’un tournevis. Chapeau Bas l’artiste.

Un moment d’égarement dignement fêté à l’auberge la nuit tombant, avec un asado, une biture et une controverse récréative au sujet de la déroutante veine de Violette au jeu de carte « Kaboom ». « Ce n’est pas ta qualité de jeu mais bien la chance qui te fait gagner ». « Ce n’est pas être mauvais joueurs que de dire ça, ça s’appelle simplement de la lucidité » argumentera t-on. Vous avez dit mauvaise foi ?

Jour 33 : Dimanche 4 février
« On se fait un 1000 bornes ? »

Inventé en 1954 par Edmond Dujardin, le « 1000 bornes » à l’image de ses acolytes « Monopoly » et « Jeu de l’oie » se définit par son caractère impérissable, trouvant même une seconde jeunesse grâce au boom actuel des jeux de sociétés. Preuve en est avec cette partie grandeur nature valant son pesant de plomb.

Le but de celle ci est de parcourir 300 kilomètres pour rejoindre Catchi, via les Salinas Grandes et la redoutable route n°38. Le jeu démarre en trombe, la pioche nous ayant attribué un stock de « cartes bornes » pour avancer à plein régime et de « cartes bottes » pour immuniser le véhicule et ses occupants. On progresse sur une route de montagnes nous offrant des paysages merveilleux qui nous coupent expressément la chique, restant tous les trois sourds-muets et nous abandonnant à des réflexions romanesques sur 90 kilomètres.

Arrivés aux Salinas Grandes, nous subissons notre première carte « Feu Rouge », contraints de s’arrêter devant la beauté de ce désert de sel, ne faisant, certes, pas pâlir son cousin bolivien, mais méritant à coup sur son lot de photos somptueuses. On récupère une « carte borne » pour décamper rapidement, étant moyennement sereins sur l’avancée du jeu, le vif du sujet étant incontestablement en point de mire.

Début de la piste n°38 et des 90km vers San Antonio de Los Cobres où les cartes « Limitation de vitesse » se multiplient : Traversées d’animaux sauvages en tout genre ( guanacos, taureaux, lamas, âne, chèvres, et chiens errants), franchissement de petits gués et chaussée sablonneuse et caillouteuse proche du sentier de randonnée. Une déambulation décousue d’autant plus sabordée au kilomètre 70, la « carte crevaison » étant regrettablement activée, cependant vite débloquée par une « carte parade » « roue de secours » , un machiniste argentin passant par là et changeant la roue aussi vite qu’un mécanicien de chez McClaren.

On arrive vers 17h à San Antonio de Los Cobres, collectant une carte « citerne d’essence » au bon moment. Cumulant les « cartes attaques » contre nous depuis trois heures, on abandonne le projet Catchi pour prendre une route goudronnée en direction de Salta, en décidant d’avancer le plus possible à l’aide du peu de « cartes bornes » restantes, sans trop savoir la suite des événements.

Après une dizaine de cartes « limitations de vitesse » via des clownesques contrôles de police , on prend en pleine poire une carte « accident » à cause d’une rivière qui inonde la route et bloque la progression de toutes les voitures. Sans issus et coincés alors qu’il est 1h du matin, on abdique en rendant définitivement les armes et décidant de pioncer dans l’auto. Fatigués et nerveux, on y va de nos fous rires s’amusant de la situation ubuesque et des innombrables péripéties du jour en sirotant le restant d’une bouteille de rhum, décontractante et salvatrice au vue de la situation.

Bref, la partie était haletante … mais bel et bien perdue.

Jour 34 : Lundi 5 février
« Reprendre du poil de la bête »

Courbaturés comme des dispensés de sports, groggys comme des boxeurs vaincus et épuisés comme des marathoniens après une course, on se réveille devant le cours d’eau décru, qui a vu tous les autres automobilistes déguerpir depuis un bon bout de temps. La voie est donc libre pour démarrer une nouvelle journée, en oubliant la dernière et vivre « au jour le jour », comme Lucie, « même si ce n’est pas marqué dans les livres ».

Le parcours asphalté pour se rendre à Cafayate se dessine à l’intérieur de la « Quebrada de Las Conchas », qui forme un colossal canyon creusé par le temps et dont les strates géologiques ont été sculptées en étranges formations rocheuses donnant des appellations conceptuelles comme l’Obélisque, le moine où le crapaud.

Un décor de rêve laissant peu à peu place aux vignes qui font la fierté du canton et que l’on découvre sous un soleil radieux. Happés par l’appel du vin, Cyril et moi ne tardons pas à qualifier la situation de « séduisante », offrant du grain à moudre au discours immuable de Violette sur notre soit disant sur-consommation d’alcool.

Un parfum éclatant de vacances se fait ressentir dès notre arrivée dans cette paisible bourgade de Cafayate, qui fleure ouvertement la flânerie à pleine truffe. On dégaine alors les tentes plus vite que notre ombre dans un camping aux portes de la ville, se payant même le luxe d’installer nos hamacs et d’atteindre du même coup le plus haut seuil de l’échelle du farniente.

C’est bien connu « L’oisif est un individu qui préfère ne rien faire qui serve à quelque chose, plutôt que de risquer de faire quelque chose qui ne serve à rien ». Pas de risques alors à la vue de notre après-midi inféconde, organisée autour des « activités » siestes, baignades à la piscine du camping et repas prolongé.

Désireux de finir en beauté, on se prévoit même un asado que l’on fête à coup de « Fernet-Coca Cola » comme de vrais néo-argentins, enfin le croyait-on avant de galérer un moment à faire des braises qui valent le détour. N’est pas « Martin les gros bras* » qui veut.

* Voir Jour 4

Jour 35 : Mardi 6 février
« Remets moi la petite sœur »

« Maitre Vioda » nous avait prévenu : « La plénitude mène à l’oisiveté, l’oisiveté mène à la tentation, la tentation mène à l’alcool … et l’alcool est le le chemin vers le coté obscur ». Mais « à notre intuition nous fier, il faut » et la présence d’un musée de la vigne et du vin à Cafayate « est loin d’être un hasard », se dit-on.

Prenant l’excuse de la chaleur suffocante du dehors et de la nécessité de se cultiver un peu, on pénètre dans l’enceinte où l’on apprend l’histoire de l’implantation des cépages et de la culture viticole, dans cette région si particulière en terme d’altitude et de climat.

Avides de mettre à contribution nos nouvelles connaissances, on entre dans la « Casa de Los Empanadas », charmant petit restaurant du centre ville avec un joli patio intérieur fleuri, dans lequel on déguste, en plus des empanadas à tomber par terre, un délicieux vin blanc « Torrontes ». Et avec l’accouplement « fournaise-jaja », ce qui devait arriver, arriva : nous voilà fin saouls à 16 heures, rappelant les après-midi aoûtiennes orchestrées au rythme du « rosé bien frais » sur la terrasse du balconnet, à contempler les passants de « la rambla » prunelles dépouillées, derrière des binocles de soleil cache-misères.

Jamais avares de bonnes idées, j’insiste alors auprès de Cyril pour entreprendre une randonnée-décuve, tandis que Violette, plus clairvoyante et certainement moins pintée, reste sagement bouquiner au camping. Une balade aux allures de fiasco, ne trouvant pas le balisage et crapahutant deux heures durant le long de la rivière, sans jamais repérer l’ombre d’un chemin.

Une errance qui aura tout de même eu le mérite de nous faire récupérer nos esprits le temps d’un instant, avant de retrouver Violette puis d’inaugurer « la session apéro » de la gargote du camping. On bascule alors innocemment vers le coté obscur en étirant au maximum le fil rouge éthylique entamé le midi, d’abord à la taverne puis dans un restaurant de la ville où nous nous laissons tenter par un nouveau vin, cépage « Tannat ». « Ce qu’il y a de bien avec toi, c’est que tu goûtes à tout » me félicitait déjà Mamie pour justifier mon embonpoint à 10 ans.

On parachève alors la représentation des « traîne-savates boit-sans-soif », les TSBSS dans le milieu du spectacle, dans le seul bar « animé » de la commune en testant les dernières bières locales non expérimentées.

La sagesse et la quintessence de la pensée du coté clair de la Force de Maître Vioda ne sont définitivement plus à remettre en cause.

Jour 36 : Mercredi 7 février
« Rien que de l’eau, de l’eau de pluie, de l’eau de là-haut »

9h00 : « Petit noir » dans notre café de prédilection comme tous les matins. Alors que la routine s’installe à Cafayate, les impératifs du voyage nous rattrapent, la voiture devant être rendue demain matin à Salta.

Après une averse gentillette, on range la tente au sec sous le soleil puis on décampe bille en tête sur la route de la « Quebrada de las Conchas », sans trop savoir où le vent nous portera jusqu’à ce soir. « Je n’ai pas peur de la route, faudrait voir faut qu’on y goûte », tel est notre credo.

Stoppés au kilomètre 20 par une incommodante fringale, on fait une halte « dégustation de fromages de chèvre » locaux et « pains maison » dont la succulence chasse progressivement la mélancolie de notre esprit. Bides saturés, on regagne la voiture et patatras : un orage d’une violence inouïe prend naissance, inondant rapidement des fragments de chaussée où de massives pierres dégringolent de plus belle.

Le point de non retour arrive au kilomètre 40, quand on tombe sur un os bien trop dur à ronger, un torrent ayant décru barrant la route et stoppant tous les automobilistes, aussi abasourdis qu’amusés par la situation. Une belle tranche de vie s’organise alors, avec des vaillants gaillards qui étudient le terrain les pieds dans l’eau, gagent sur la bonne trajectoire à prendre et rajoutent pierres et branches pour niveler le terrain.

Devenant d’actifs agents de circulation, ils envoient « au front » les premiers véhicules au bout d’une heure, devant une foule de conducteurs-spectateurs-supporters transmettant une ferveur positive digne de fanatiques irlandais. Le cœur palpitant, on attend patiemment notre tour, applaudissant les passages réussis et étudiant minutieusement les échecs, un peu comme Daniel Elena l’aurait fait pour Sébastien Loeb.

L’heure de notre boui-boui ambulant a sonné et grâce à la maestria du pilote Cyril McRae, on atteint la rive d’en face sains et saufs et presque sans encombres mécaniques. As du volant quand tu nous tiens.

La pluie s’est quelque peu estompée mais la route demeure jonchée de rocs et d’énormes flaques d’eau. Au total, on met une journée entière à parcourir 200 kilomètres, jusqu’à Salta, destination par défaut du périple, où l’on trouve une auberge pour passer la nuit.

Une fois n’est pas coutume, notre coté « ronchon » supplante notre pan social, boudant alors l’asado commun proposé par l’auberge et préférant regarder les vidéos du jour « caméra embarquée » des différentes traversées !

Demain nous rendons notre carrosse après dix jours inoubliables mais éreintants : une bonne nuit de sommeil ne fera pas de mal avant les quatre jours de carnaval « à la mode boucherie chevaline » qui nous attendent dès demain à Tilcara.

« Vivir, 50 jours de cavale mentale » : Episode 7

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