Jour 37 : Jeudi 8 Février
« Buenas ondas »

10h30. Pour oser l’argumentaire de la panne de réveil, encore faut il avoir programmer un dispositif d’alerte la veille. Nigauds et sans excuse valable pour justifier le raté, on part pour une course contre la montre de trente minutes pour faire nos sacs, prendre un frugal petit déjeuner et exécuter un semblant de lavage de la voiture, que l’on doit rendre à 11h00 pétantes.

« Hitchcockiens » à souhait, on maîtrise parfaitement l’art du suspens en arrivant pile à l’heure et en échappant de plus, débrouillards et veinards, aux potentiels frais supplémentaires, malgré toutes les souffrances subies par le véhicule en dix jours.

La marche vers le terminal de bus, sous le cagnard et avec les gros sacs, prend des allures de travaux forcés pour Violette, provoquant les sarcasmes de Cyril et moi, en admiration totale devant son allure, mi-cowboy entrant dans un saloon, mi « Mondoshawan » du film « Le Cinquième Élément ». « Ensemble vous me faites chier, je vous préfère séparés », nous rétorquera t-elle fraternellement.

Une fois au terminal, on prend le temps d’acheter des billets de bus, Salta-Tilcara pour aujourd’hui et Tilcara-Buenos Aires pour dimanche. Une gestion de planning assez inédite qui dénote une certaine évolution de nos capacités organisationnelles, surtout quand on lui rajoute la judicieuse idée de retirer de l’argent avant la fermeture totale des banques pendant le carnaval. En substance, les méninges tournent à plein badin.

Le trajet morose de bus absorbé, on atteint Tilcara aux alentours de 19h où l’on trouve un camping qui fera bien l’affaire pour les quatre jours, avant de partir tout de go prendre la température de la ville. On se poste dans un bar avec « vue plongeante sur la rue principale » durant trois heures, reniflant l’odeur des soirées festives au fur et à mesure des allées et venues des nombreux passants, joyeux comme des cochons dans le seigle.

« Tendre un visage chaleureux vers un cul froid, à quoi bon ? » On s’imprègne alors de l’ambiance façon « festival hippy » et des bonnes ondes de la rue en rencontrant une multitude de gens aussi avenants que bienveillants. Un nouvel entourage qui nous amène tout droit à la « Gran Casa », improbable bar à concert d’un genre nouveau situé à l’intérieur d’un camping, dans lequel se succède des groupes locaux devant une foule en délire.

L’atmosphère « Buena Onda » nous amène à commencer à relever la vingtaine de défis lancés pour tout le séjour. Au total, quatre seront réalisés : danser avec une personne de plus de soixante ans pour moi, faire faire un défi à quelqu’un pour Cyril, rencontrer quelqu’un de sa région pour Violette, et parler « frange courte » avec des argentins pour nous trois. « Pour un premier jet, on est sur un truc les enfants », aurait dit Mr Laurens, mon professeur d’arts plastiques au collège.

On sort de là totalement ivres vers 5h00, en suivant une horde de gens pour un « after » dans un bar clandestin un poil glauque, où des milices locales peu hilarantes viendront nous mettre dehors une heure plus tard. Fin du bal.

Maxi, l’une des belles rencontres du soir, nous ramène salutairement jusqu’à notre camping, voyant notre état avancé d’ébriété. On se couche finalement au chant du coq vers 7h00. « Et dire que le carnaval n’a pas encore commencé », se dit-on déjà conquis.

Jour 38 : Vendredi 9 février
« L’auberge argentine »

Les joies des réveils matinaux au camping grâce au soleil qui transforme la tente en étuve est un marronnier dont on se serait bien passé ce matin, surtout après une bonne vieille cuite de derrière les fagots.

In globo, on décuve toute la journée en réussissant malgré tout à produire une popote de haute volée avant d’expérimenter la sieste au pied d’un arbre, brin de pâquerette au bec. « Vous avez dit buller ? Ah là c’est oui ».

18h00 : le moment de rallumer le chauffe-eau a sonné ; et vu que l’audition de la première gueuze se passe sans encombre, on décide de retourner dans le bar qui nous a tant plu la veille. A peine arrivés, Juan et Maurico nous accueillent comme des membres de la famille et nous proposent de s’asseoir à la table de trois filles venant de Buenos Aires. Une sorte de rencard arrangé finalement assez agréable, la rencontre avec Carla, Carola et Victoria s’avérant être pleine de réjouissances. L’occasion de parfaire encore plus notre espagnol qui devient de plus en plus « remarquable », dixit nos partisanes du soir.

Chevilles gonflées, on est comme des truites dans un cours d’eau, avec l’impression qu’il peut nous arriver que des  chouettes choses, comme le prouve notre rencontre avec Clémence, rebaptisée Clémiche, française vivant à Montréal, amoureuse du gérant Mauricio et totalement torchée après un partie de jeu à boire poilante mais préjudiciable pour son foie, bien trop imbibé.

Après avoir géré le « Clémichegate », on discute avec deux argentines avec qui on part vers une autre taverne où l’on retrouvera finalement tous nos nouveaux amis, y compris Angel, le cuisinier du bar. Au total, on est chouchouté par une dizaine d’argentins qui nous ont clairement à la bonne et avec qui on finit la soirée à la « Gran Casa » pour danser sur les rythmes folkloriques locaux. Se trémousser sur de la flûte de plan, tout un art.

En parallèle, nos défis se relèvent petit à petit, Cyril réussissant à embrasser un crâne chauve, tandis que je réussis à faire chanter « Les petites marionnettes » à une locale. Mention spéciale cependant à Violette, qui fait démarrer, qui plus est sur une cumbia, une chenille de tous les dieux en plein cœur de la Gran Casa, à l’aide de protagonistes bizuts enthousiasmés.

En conclusion, une soirée des plus folles, terminée vers 5h00 et parachevée avec génie par cet échange de palabres pré-sommeil équivalant au petit plaisir « carré de chocolat dégusté avec le café d’après repas » :

CYRIL ET CLEMENT ( de concert) : « Nous t’aimons Violette »
VIOLETTE : « Ouais c’est ça »

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Jour 39 : Samedi 10 février
« Carnaval, Alégria, Alégria, Carnaval »

Enfin le jour J et l’ambiance des grands jours est manifeste.

Le camping est maintenant plein à craquer et le savoir organisationnel des argentins, dont nous sommes tant envieux, se met en marche dès le lever du jour : Élaboration de monstrueux foyers de braises pour des cuissons de viandes sans interruption, remplissage d’énormes glacières avec des glaçons-rochers pour maintenir au frais le Fernet accompagné de son Coca Cola et mise en place d’enceintes fracassantes pour profiter des rythmes latinos en non stop. Et comme, à en croire la prophète Lorie « Il fait toujours très chaud dans l’ambiance des rythmes latinos », tous les voyants sont au vert pour passer un instant « caramel beurre salé », à la fois onctueux et savoureux.

En se rendant en ville pour acheter des victuailles, on croise une pléiade de personnes rencontrées la veille, renforçant notre impression d’être les rois du pétrole au sein d’un petit village aussi peuplé qu’Auzat La Combelle dans le Puy de Dôme.

On récupère Clémiche au passage, qui, empêtrée dans une galère de logement, accepte notre invitation à déjeuner avec plaisir et soulagement. De retour au campement, on colonise la grille et les braises de nos adorables voisins avant de se faire alpaguer par une cohorte d’argentin voulant absolument « taper un brin de causette » avec nous.

Fernet dans le cornet, accent à couper au couteau, sexisme gentillet et tendance à la mégalomanie : autant de qualités qui feront inexplicablement fuir les filles, Cyril et moi se laissant embrigader « malgré nous » dans le traquenard de la biture d’après-midi entre zigotos.

Après une farandole de conversations d’un bon sens inattendu, on part tous ensemble voir le début officiel du carnaval, symboliquement représenté par « la sortie de terre du diable » ( en réalité des hommes déguisés en arlequin ) sur une colline de la ville, qui marque le point de départ des danses et chants traditionnels que la population reproduit en déambulant dans les rues derrière les processions, et ce pendant quatre jours, après quoi l’enterrement du diable met fin aux festivités.

La colline est noire de monde et s’apparente à une boucherie sans nom avec des batailles de peintures et de bombes de fausses neiges, orchestrées dans un gigantesque capharnaüm duquel il est impossible de ressortir à la fois sobre et propre. Tout bariolés et englués dans l’essaim humain, on retrouve, par chance, les filles au détour d’un énième achat de bombes de neiges, prouvant une nouvelle fois notre rapide capacité d’accoutumance à toute forme de situation, même burlesque.

Vers 18h00, on s’éclipse de la foule pour rejoindre « notre » bar où l’on retrouve la clique, tous peinturlurés de la tête au pied. Toujours en compagnie de Clémiche, on s’abreuve à outrance en stagnant magistralement au sommet de l’échelle de « la poilade », les blagues fusant aussi vite que s’assèchent les gosiers.

Minuit arrivant, on part réveiller une Gran Casa étrangement éteinte en interprétant avec brio notre ballet de mimes sportifs devant quatre spectateurs non avertis et mystifiés. Une purge qui aura au moins eu le mérite de nous faire rire mais aussi de rameuter la foule pour finir salle comble jusqu’au petit matin.

En sortant de l’enceinte, on croise miraculeusement Juan et Angel accompagnés de deux argentines, avec qui on passe la fin de soirée, d’abord dans le gourbi clandestin infecte du premier jour puis sur la terrasse de leur bar jusqu’à 7h du matin, en chantant à tue-tête les rengaines du carnaval, aussi accommodante pour un cerveau que le hit « Chocolat » du mal nommé Lartiste.

On part finalement se coucher, Clémiche regagnant ma tente « en copains » et « en tout bien tout honneur » après avoir filouté la sécurité du camping, férocement à cheval sur les entrées et sorties du secteur. Une dernière animation concluant délicieusement la première journée de carnaval de notre existence, qui valait clairement la peine d’être vécue.

Jour 40 : Dimanche 11 février
« La soupe à la grimace »

L’âme en peine, on émerge aux alentours de 13h00 après un somme de six heures frôlant le coma profond, prenant peu à peu conscience que nous vivons nos dernières heures à Tilcara et que le moment du départ est arrivé. « Choisir c’est renoncer » parait-il.

Mais qu’il est épineux de renoncer à un sentiment de plénitude comme celui qu’on éprouve depuis trois jours, même si on ne peut décemment pas s’asseoir sur les 130 euros déboursés pour notre trajet de bus vers Buenos Aires. En somme, le constat est aussi clair et froid qu’un acte judiciaire de saisie immobilière par huissier assermenté.

Avec « nos cœurs de rockeurs » comme disait Juju Clerc, on entame une tournée d’adieux dans le camping puis la ville en terminant évidemment par notre bar chéri, ses employés et ses aficionados. On est pas loin de la fameuse « larmichette » … sans compter que la fête continue de plus belle dans la rue, renforçant davantage notre sensation de frustration extrême.

Cafardeux est aussi l’instant du pliage de tente devant une foule de campeurs, interloqués de nous voir déjà prendre la poudre d’escampette.

Coup de cœur du séjour, Clémiche nous accompagne amicalement jusqu’au terminal de bus pour un dernier « au revoir » rappelant tristement les « on s’écrit, hein ? » et les « Tu viens chez moi quand tu veux » utopiques de fin de colonie de vacances.

La nuée de monde dans les ruelles déclenche un foutoir monstre dans la ville, submergée par un désordre divertissant et obligeant les autorités locales dépassées à fermer les portes de la cité aux véhicules. On se dépêche alors de regagner l’extérieur de la ville tout en tentant d’esquiver les batailles de peintures et de neiges, plongés dans un profond désarroi.

Au final, nous patienterons deux heures au bord de la route, moroses et encore esquintés par les excès de la veille, en compagnie d’un duo de français devant prendre le même autocar et convaincus de la nécessité de se faire « copains comme cochons » avec nous. Apprentis ecclésiastiques, il sera difficile pour nous d’expliquer à nos partenaires « qu’il y a un temps pour tout et un moment pour toute chose ». Un peu comme éviter de faire péter le champagne à un enterrement.

On alpague le bus aux alentours de 19h00, abandonnant nos « Glucolytes » à l’avant du véhicule et tachant de fermer les yeux concernant les 24 heures de trajet qui nous attendent. L’esprit est de toute façon hypnotisé par le carnaval et par les innombrables souvenirs de cette région, qui resteront à coup sur inoubliés pendant de longues années.

« Vivir, 50 jours de cavale mentale » : Episode 8

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One thought on “« Vivir, 50 jours de cavale mentale » : Episode 8

  1. Quel bel épisode
    De loin le plus …….festif !!! Dirons nous.
    La loose est bien loin…..
    Â la lecture on a envie d’y être
    Merci
    Bizh

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