Jour 41 : Lundi 12 février
« Un jour sans fin »

Qui n’a jamais tenté le plan perfide et misanthropique de l’entassement de foutoir sur le siège voisin au sein d’un transport en commun pour dégoûter une tiers personne de s’y asseoir ?

Malheureusement dans l’incapacité d’agencer le processus, l’hémicycle étant bondé et les sièges tous réservés, me voilà contraint de passer une nuit à coté d’un individu ayant décidé de conquérir peu à peu mon modique territoire, via la méthode du « gagne terrain progressif », à coups d’avancées de cuisses et de placements de coudes remarquablement exécutés. Une conquête sans pitié, parachevée par un endormissement rapide et bruyant du « Néron de l’Autobus », qui s’avachira partiellement sur ma carcasse, désormais sans défense, tout au long de la nuit.

Comme « un bonheur n’arrive jamais seul » parait-il, « un gardien de la paix avant tout » réveille l’intégralité des passagers pour un contrôle de police, aux alentours de 5h30. Et si le douanier chilien s’apparentait au chien-loup tchécoslovaque*, le flic argentin est plutôt un croisement entre un mérou et une hyène, soit un savoureux mélange d’absence d’intellect et de férocité suprême. En bref, ça file droit.

Un réveil musclé pour une inspection totale des sacs de la soute, des passeports et des billets qui prendra un temps monstre, peu aidé par le niveau arithmétique inexistant des policiers pour calculer la concordance des dates de visas touristiques. « Po compris ».

Le reste de la journée est un copieux supplice, le temps donnant l’impression de s’être immobilisé dans une sphère parallèle, faisant écho à « la rupture du continuum espace temps » de « Retour vers le futur 2 ».

Les micro-siestes, les pensées vagabondes, les lectures incessantes, les visionnages de « navets » en version espagnol et les arrêts dans les rades pour avaler une nourriture insipide nous aident finalement à rompre l’ennui jusqu’à Buenos Aires, terminus d’un périple qui aura finalement duré plus de 30 heures.

Arrivés à minuit, on prend un taxi pour rejoindre une auberge repérée dans le Routard, et ce sans tortiller du fessier, le terminal n’étant pas réputé pour son exemplaire sécurité. Un repas fadasse à stocker dans « la musette des collations à oublier », puis un tout droit en direction du plumard viendront clôturer en beauté ce jour sans fin … « Et oui le rongeur, c’est le jour de la marmotte ! »

*jour 10

Jour 42 : Mardi 13 Février
« Uruguay comme des pinçons »

« L’envie de plage » a été placée en première position dans la hiérarchie des « besoins vitaux incompréhensibles » juste devant « la nécessité absolue du brunch dominical » et « le formel désir de tweeter ».

Une curieuse pulsion, que l’on s’empresse d’assouvir en prenant nos billets de bateaux pour l’Uruguay, petit pays aux abondantes plages et à la météo constante de perfection, situé à l’Est de l’Argentine et uniquement séparé de Buenos Aires par le Rio de la Plata.

« Il y aurait plusieurs façon d’être con », selon Fréderic Dard, « mais le con choisit toujours la pire ». « Peut être même les champions du monde », on se trompe d’embarcadère de bateaux pour un alter-ego situé à l’autre bout du gigantesque port. Obligés de prendre un taxi pour ne pas rater la traversée payée à prix onéreux, on embarque dans une course poursuite contre le temps et dans un tacot miteux, conduit par un hurluberlu ravi de pimenter sa journée grâce à notre mission.

Ne se faisant pas prier, « le Juan Fangio des temps modernes » appuie clairement sur le champignon, oubliant au passage le respect des feux de circulation  ainsi que des limitations de vitesse, et nous fichant une frousse bleue à deux doigts d’engendrer une malencontreuse « chiure dans le calfouette ».

Le Grand prix est finalement remporté pour une poignée de secondes, après un passage expéditif aux douanes. Au total, une heure de bateau sépare la capitale argentine de Colonia de Sacramento, petite ville balnéaire paisible où les nouveaux riches argentins aiment à s’implanter en période estivale.

On débarque non loin du charmant centre historique dans l’après-midi, trouvant d’abord une auberge que l’on qualifie volontiers de « commode » puis entamant une flânerie semblable à celle des parisiens en villégiature à Deauville, hormis les bras croisés dans le dos, le menton relevé, l’échine voûtée, le sourire niais, les yeux écarquillés, le pull-over 100% cachemire sur les épaules et le caniche « Chipie » au bout de la laisse.

« Tranquille Émile », on se bâfre à la terrasse d’un restaurant avec vue sur la mer avant de se promener le long de la plage et de découvrir, tous guillerets, un arbre planté au beau milieu de la mer donnant par la suite une belle « photo concept » lors du coucher du soleil.

« Et l’alcool dans tous ce tintouin ? » nous signalerait Tonton Gégéne en véritable sac à gnôle sur compas. Une interrogation légitime à laquelle nous répondrons au cœur d’un bar à bières artisanales, où nous resterons toute la soirée à coups de pintes succulentes et de pizzas aussi insignifiantes et ternes qu’un mur en crépi blanc cassé.

Surprise du chef, Violette tire la couverture, nous gratifiant d’une ivresse impromptue assez jubilatoire, tapant du point sur la table concernant notre propension jugée anormale à avoir le cafard trop facilement, et plus étonnant, de beaucoup trop sous estimer le métier d’interprète. « L’alcool à ses raisons que la raison ignore » se dit-on avec Cyril. Néanmoins, on ne peut nier que « ça dénonce sec » : sans aucune contestation possible, la relève de Michel Polac est bel et bien assurée.

Le retour à « la maison » se fait sans frasques notoires, réservées à notre colocataire de dortoir belgo-uruguayen, rassis comme une brouette, nous proposant un spectacle comique magnifié par son accent belge aussi rocambolesque qu’hilarant. « Gare à toi Laurent Gerra, ça se bouscule au portillon ».

Jour 43 : Mercredi 14 Février
« Qu’est ce que tu fais pour les vacances ? »

Cette nuit, « les mouches ont changé d’âne » dans notre dortoir.

Notre trublion mi wallon – mi uruguayen s’est transformé en sagouin lourdaud, utilisant des méthodes de tortures efficaces pour lutter contre le sommeil, comme les ronflements porcins, les monologues à voix haute et les flatulences bovines. Un remue ménage incessant provoquant mon départ de la pièce, à cran, pour regagner le hall de l’auberge, nouvel habitat temporaire pour finir ma nuit en paix.

Au petit matin, on décide de déguerpir « dare-dare », d’une part pour esquiver notre bourreau nocturne et d’autre part pour aller se renseigner sur les locations de voitures, nouvelle idée du jour pour découvrir la côte atlantique du pays et surtout « être libre » comme « Max ».

Après avoir essuyé quelques refus, on accepte une proposition honnête incluant quatre jours de réservations, puis on quitte la ville en direction de la capitale, Montevideo, qui, à l’image de Lisbonne, bénéficie du luxe peu rebutant des « plages en métropole ».

A bon port, on s’installe dans une cahute postée sur le sable fin en face de la mer, qui nous permet de savourer les mets mariniers locaux, avant d’aller s’affaler sur la plage comme des serpillières sur un sol détrempé, récupérant ainsi de notre harassante nuit de sommeil.

16 heures : fin officielle de ma cure de football entamée il y a un mois et demi et début du match de ligue des champions Real Madrid-PSG, visionné dans un bar acquis à la cause du joueur parisien et uruguayen, Edison Cavani. Un plaisir quasi jouissif décuplé par la défaite du PSG, savouré avec Cyril, mais en l’absence de Violette, lâchement abandonnée dans les rues de la capitale.

La partie terminée, on récupère la voiture direction l’«Ailleurs Land » de Florent Pagny, soit une pérégrination à l’aveuglette sur la route du littoral, en quête d’un lieu où passer la nuit.

Finalement, notre bonheur se matérialise par un camping situé à une trentaine de kilomètres de Montévideo, au bord d’une rivière se jetant plus loin dans l’océan, mais également à quelques encablures d’une autoroute d’un caractère affriolant plus que douteux. Une antinomie rappelant qu’il est toujours ardu de posséder « le flouze en sus de la margarine ».

On s’installe dans le noir avant d’entamer le débat du jour sur l’obésité et la perte de poids en général, qui ne nous empêchera pas d’engloutir notre plâtrée comme des gorets, avant de succomber dans les bras de Morphée au sein de nos tentes respectives.

Jour 44 : Jeudi 15 Février
« Le Diablo corps »

« Finalement on est pas si mal dans une tente » (citation à bien orthographier pour éviter toute poursuite judiciaire à caractère incestueuse) , se réjouit-on après une nuit divine, à la fois longue et sans accroc.

Après un rangement express de nos affaires, on reprend notre chignole à destination de Punta del Este, que l’on atteint en fin de matinée. Une ville balnéaire huppée et un poil « m’as tu vu » dont le format « côte clinquante » donne un frichti, finalement pas si abominable, entre Dubaï et la Costa Brava espagnole.

Seul bémol notable  : on est proche de l’emprunt bancaire pour se payer un café en bord de mer. Et comme « le plus important n’est pas l’argent mais la manière dont on le dépense », on ne s’attarde pas plus longtemps dans ce bastion à nabab, dans lequel on est à l’aise comme des jésuites à une soirée « Projet X ».

200 kilomètres de plus et nous voilà arrivés dans l’après-midi à Punta del Diablo, ancien repère de pécheurs, de plus en plus prisé par les touristes, mais qui a tout de même su garder son caractère authentique, à l’aide de son paysage naturellement sauvage et de ses citoyens de passage babas-cool.

L’endroit est également un « spot à surfeurs » avec la présence de redoutables vagues, qu’on ne tarde pas à défier par le biais d’une baignade mouvementée. Bilan : pléthore de volées reçues par des rouleaux impitoyables remettant de manière efficace les idées en place.

Rien de tel qu’un passage au bistrot pour finir le « chantier ciboulot » entamé, l’occasion de rencontrer Jean, patron français du bar choisi, dont l’envie de se confier sur sa propre existence est indéniable. D’abord sur le plan affectif avec sa déception amoureuse datant de six ans mais encore très présente « dans son petit cœur tout mou » puis sur le plan professionnel avec un sublime laïus méritocratique bourré de dédain, d’arrogance et de vanité :« Il y a cinq ans j’étais le seul bar ouvert de la ville, un précurseur, regarde maintenant. » « En cinq ans, l’investissement dans la pierre et dans les terrains a pris un sacré cachet » « Je vais racheter un autre terrain, faut bien assurer ses vieux jours » « Je vous laisse. Enjoy ». Tout ce qu’on aime donc.

Un sacré personnage donnant forcement lieu à un débriefing entre nous, interprété sur fond d’installations de tentes dans un camping coquet mais dépourvu d’éclairage, situé sous une forêt de pin garnie de hamacs.

Après un rapide passage à la douche « aussi froide que le carrelage de mes WC », on se dégote un restaurant de fruits de mer dans une gargote située en bordure de plage. Un repas pas folichon-folichon où l’on se rend compte, au détour d’une conversation, qu’il me reste moins d’une semaine avant de rentrer en France. « Je l’ai pas vu venir celle là », dirais-je candidement en revenant au campement, enclenchant du même coup le bouton spleen de ma boite à méninges si torturée.

Comme quoi, le sentiment de plénitude a souvent une mince frontière avec le sentiment de tristesse.

Jour 45 : Vendredi 16 Février
« Heureux comme Francis»

« Assis sur le rebord du monde », conscients d’avoir « une place » de choix dans « le trafic » de la vie, on profite du lever du soleil au sein du camping pour « écouter pousser les fleurs » dans une atmosphère de sérénité absolue.

Une matinée pas franchement fougueuse, principalement animée par la recherche d’un couchsurfing sur Buenos Aires pour nos jours à venir, l’idéal de la demeure de « la dame de Haute Savoie » dans un coin de notre tête.

On remballe les tentes vers midi pour prendre la direction de la plage où l’on bulle « encore et encore » au rythme des débats passionnés et des baignades houleuses, tentant d’éviter les colossales vagues comme des virtuoses de « la corrida ». On serait presque « partis pour rester » indéfiniment sur cette plage que l’on « aime » décidément « à mourir », sans se soucier ni du climat ni du lendemain.

Après deux heures de repos récréatif et avant de s’en aller « vivre ailleurs », nous nous installons dans une cahute rappelant « la cabane du pêcheur » pour déguster une dernière fois les spécialités océanes du pays.

Ayant une voiture à rapatrier et un bateau à attraper demain matin, on s’engage, peu après, dans une après-midi voiture guère affriolante pour rallier Colonia, se trouvant bien « plus loin qu’un jet de sarbacane », autrement dit à 500 kilomètres, et ce sans emprunter « les chemins de traverse ».

Un moment de grisaille mentale, revitalisé au cours des cent premiers bornes par Johanna et Jessie, auto-stoppeuses rangées aisément dans la catégorie « Gens Formidables », après un remerciement aussi improbable que gracieux, matérialisé par un don de cacahuètes.

La suite du voyage est synonyme d’évasion mentale où l’on s’attelle à la rédaction d’un pamphlet pour convaincre une amie, la « petite Marie », de faire une colocation tous ensemble à Grenoble dès septembre prochain. Une démonstration analytique copieuse, écrite en trois parties à l’aide d’arguments auto-jugés bétons, à laquelle on croit « dur comme fer ».

Le roman numérique envoyé et « La fabrique » à idées désormais fermée, on arrive finalement au camping municipal de Colonia de Sacramento vers 22h00 pour une ultime soirée sans frasque avec « Mademoiselle l’Aventure » uruguayenne.

On s’endort alors, le retour à Buenos Aires comme prochain horizon, abordé avec excitation, tous les trois pressés de vivre « Un samedi soir sur la terre » en version argentine.

« Vivir, 50 jours de cavale mentale » : Episode 9

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